Les listes citoyennes sont-elles réellement apartisanes ou plutôt issues d’une culture politique de gauche écologiste ?

Depuis une dizaine d’années, un phénomène poli­tique nou­veau se développe dans de nom­breuses com­munes français­es : celui des listes citoyennes et par­tic­i­pa­tives. Présen­tées comme une alter­na­tive aux par­tis tra­di­tion­nels, ces listes revendiquent une démarche aparti­sanes, cen­trée sur la par­tic­i­pa­tion des habi­tants et la démoc­ra­tie locale.

Cette dynamique s’inscrit dans un mou­ve­ment plus large de réflex­ion sur le renou­velle­ment démoc­ra­tique, notam­ment au niveau munic­i­pal. Mais une ques­tion demeure : ces ini­tia­tives sont-elles réelle­ment indépen­dantes des cli­vages poli­tiques tra­di­tion­nels, ou s’inscrivent-elles dans une cul­ture poli­tique par­ti­c­ulière, notam­ment écol­o­giste et issue de la gauche munic­i­pale ?

L’expérience fondatrice de Saillans

L’une des expéri­ences les plus emblé­ma­tiques du munic­i­pal­isme citoyen en France est celle de Sail­lans (Drôme).

En 2014, une liste issue d’un col­lec­tif d’habitants rem­porte les élec­tions munic­i­pales avec un pro­jet fondé sur la démoc­ra­tie par­tic­i­pa­tive et la co-con­struc­tion des déci­sions publiques. Le fonc­tion­nement munic­i­pal est alors pro­fondé­ment mod­i­fié : com­mis­sions ouvertes aux habi­tants, proces­sus délibérat­ifs élar­gis et volon­té de gou­ver­nance col­lé­giale.

Cette expéri­ence devient rapi­de­ment une référence pour les ini­tia­tives munic­i­pal­istes et inspire de nom­breux col­lec­tifs citoyens dans d’autres com­munes.

Cepen­dant, l’expérience mon­tre égale­ment les lim­ites de ce type d’innovation démoc­ra­tique : la par­tic­i­pa­tion exige du temps et des ressources impor­tantes, et la gou­ver­nance hor­i­zon­tale peut génér­er des ten­sions internes. Ces dif­fi­cultés rap­pel­lent que ces expéri­men­ta­tions restent frag­iles et dépen­dantes du con­texte local.

Un mouvement structuré : le rôle de Fréquence Commune

Dans cette dynamique, la coopéra­tive Fréquence Com­mune accom­pa­gne les col­lec­tifs souhai­tant con­stituer des listes citoyennes et par­tic­i­pa­tives.

  • des for­ma­tions à la gou­ver­nance par­tic­i­pa­tive
  • des out­ils méthodologiques pour con­stru­ire un pro­gramme citoyen
  • un réseau d’échanges entre col­lec­tifs locaux

Le phénomène s’est dévelop­pé rapi­de­ment : de quelques ini­tia­tives dans les années 2010 à plusieurs cen­taines de listes lors des élec­tions munic­i­pales de 2020.

Encadré — Les listes citoyennes en chiffres

Municipales 2020 (données rétrospectives)

Indi­ca­teur Don­née
Nom­bre de listes citoyennes et par­tic­i­pa­tives recen­sées ~400 (frequencecommune.fr)
Com­munes rem­portées 66 env­i­ron (frequencecommune.fr)
Champs ter­ri­to­ri­aux Vil­lages et villes moyennes (frequencecommune.fr)

Municipales 2026 (tendance actuelle)

Indi­ca­teur Esti­ma­tion / ten­dance
Listes citoyennes recen­sées début 2026 ~400–500 env­i­ron (frequencecommune.fr)
Pro­gres­sion estimée par rap­port à 2020 hausse notable, poten­tielle­ment +20 % ou plus
Opin­ion publique favor­able 66 % des Français souhait­ent voir des listes citoyennes (tf1info.fr)

Inter­pré­ta­tion : Les listes citoyennes con­nais­sent une dynamique ascen­dante entre 2020 et 2026, tout en restant minori­taires dans le paysage munic­i­pal glob­al. Ces chiffres con­fir­ment une aspi­ra­tion pop­u­laire à la par­tic­i­pa­tion citoyenne et au renou­velle­ment des pra­tiques locales.

Une démarche revendiquée comme apartisane

Les listes citoyennes par­tic­i­pa­tives affir­ment générale­ment leur indépen­dance vis-à-vis des par­tis poli­tiques.

  • des can­di­dats issus de la société civile
  • un pro­gramme co-con­stru­it avec les habi­tants
  • des dis­posi­tifs per­ma­nents de par­tic­i­pa­tion citoyenne
  • une gou­ver­nance munic­i­pale plus col­lé­giale

L’objectif affiché est de dépass­er les cli­vages poli­tiques tra­di­tion­nels pour priv­ilégi­er la réso­lu­tion col­lec­tive des prob­lèmes locaux.

Une sociologie proche des milieux associatifs et écologistes

Mal­gré cette reven­di­ca­tion d’indépendance, plusieurs travaux de sci­ence poli­tique mon­trent que ces ini­tia­tives émer­gent sou­vent dans un écosys­tème asso­ci­atif, écol­o­giste et par­tic­i­patif.

Les col­lec­tifs à l’origine de ces listes sont fréquem­ment com­posés :

  • de mil­i­tants asso­ci­at­ifs
  • d’acteurs engagés dans les tran­si­tions écologiques
  • de citoyens impliqués dans des démarch­es de démoc­ra­tie par­tic­i­pa­tive

Les poli­tistes 1Rémi Lefeb­vre et 2Alice Mazeaud soulig­nent que ces réseaux mil­i­tants sont his­torique­ment proches d’une par­tie de la gauche munic­i­pale et de l’écologie poli­tique, même lorsque les listes se présen­tent offi­cielle­ment sans éti­quette par­ti­sane.

Il s’agit donc moins d’une affil­i­a­tion par­ti­sane directe que d’une prox­im­ité soci­ologique et cul­turelle.

Le municipalisme comme cadre théorique

Les chercheurs analy­sent sou­vent ces ini­tia­tives à tra­vers la notion de munic­i­pal­isme.

Ce courant poli­tique con­sid­ère la com­mune comme un espace priv­ilégié pour renou­vel­er la démoc­ra­tie. Il met l’accent sur :

  • la par­tic­i­pa­tion directe des habi­tants
  • la délibéra­tion col­lec­tive
  • la relo­cal­i­sa­tion des déci­sions poli­tiques
  • la trans­for­ma­tion des pra­tiques de gou­ver­nance locale

Dans cette per­spec­tive, la munic­i­pal­ité devient un lab­o­ra­toire d’innovation démoc­ra­tique 45.

Les influences internationales : Barcelone et Madrid

Le développe­ment du munic­i­pal­isme en France s’inscrit égale­ment dans un con­texte inter­na­tion­al.

En Espagne, plusieurs grandes villes ont con­nu des expéri­ences sim­i­laires à par­tir de 2015. À Barcelone, la plate­forme citoyenne Barcelona en Comú, con­duite par Ada Colau 3, rem­porte les élec­tions munic­i­pales avec un pro­gramme com­bi­nant par­tic­i­pa­tion citoyenne, jus­tice sociale et tran­si­tion écologique.

À Madrid, la coali­tion citoyenne Aho­ra Madrid accède égale­ment au pou­voir munic­i­pal dans le con­texte des mobil­i­sa­tions du mou­ve­ment des Indig­na­dos. Ces expéri­ences ont inspiré plusieurs ini­tia­tives munic­i­pal­istes en Europe 6.

Une aspiration démocratique largement partagée

Mal­gré les lim­ites observées, les enquêtes d’opinion mon­trent un intérêt crois­sant des citoyens pour des formes de par­tic­i­pa­tion poli­tique plus directes.

La pro­gres­sion des listes citoyennes témoigne ain­si d’une aspi­ra­tion plus générale au renou­velle­ment des pra­tiques démoc­ra­tiques locales.

Conclusion : entre dépassement des partis et héritage politique

Les listes citoyennes par­tic­i­pa­tives con­stituent un phénomène poli­tique sin­guli­er.

Elles revendiquent une volon­té de dépass­er les cli­vages par­ti­sans tra­di­tion­nels et de renou­vel­er les pra­tiques démoc­ra­tiques locales. Toute­fois, leur soci­olo­gie mil­i­tante et leurs valeurs les situent sou­vent dans un espace poli­tique his­torique­ment proche de l’écologie poli­tique et d’une par­tie de la gauche munic­i­pale.

Cette ten­sion entre aspi­ra­tion à l’apartisanisme et ancrage dans cer­taines cul­tures poli­tiques con­stitue prob­a­ble­ment l’une des car­ac­téris­tiques majeures du munic­i­pal­isme citoyen con­tem­po­rain.

Notes

  1. Rémi Lefeb­vre : poli­to­logue, spé­cial­iste des par­tis et de la démoc­ra­tie locale, pro­fesseur à l’Université de Lille et Sci­ences Po Lille.
  2. Alice Mazeaud : poli­tiste, spé­cial­iste de la par­tic­i­pa­tion citoyenne et de la gou­ver­nance envi­ron­nemen­tale.
  3. Ada Colau : mil­i­tante et maire de Barcelone depuis 2015, fon­da­trice de la plate­forme citoyenne Barcelona en Comú.
  4. Myr­i­am Bachir, Guil­laume Gour­gues, Rémi Lefeb­vre, Jes­si­ca Sain­ty (dir.), Des citoyens à la con­quête des villes, CNRS Édi­tions, 2023.
  5. Marie-Hélène Bac­qué, Yves Sin­tomer, La démoc­ra­tie par­tic­i­pa­tive : his­toire et généalo­gie, La Décou­verte, 2011.
  6. Héloïse Nez, Math­ieu Petithomme, Ali­cia Fer­nán­dez Gar­cía (dir.), Villes rebelles. Munic­i­pal­isme et pou­voir local en Espagne, Édi­tions du Cro­quant, 2025.

Sources

Bibliographie académique

  • Bachir, Myr­i­am ; Gour­gues, Guil­laume ; Lefeb­vre, Rémi ; Sain­ty, Jes­si­ca (dir.), Des citoyens à la con­quête des villes, CNRS Édi­tions, 2023.
  • Bac­qué, Marie-Hélène ; Sin­tomer, Yves, La démoc­ra­tie par­tic­i­pa­tive : his­toire et généalo­gie, La Décou­verte, 2011.
  • Nez, Héloïse ; Petithomme, Math­ieu ; Fer­nán­dez Gar­cía, Ali­cia (dir.), Villes rebelles. Munic­i­pal­isme et pou­voir local en Espagne, Édi­tions du Cro­quant, 2025.